JEAN JACQUES ROUSSEAU

LETTRE
DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU,

SUR LA REFUTATION DE SON DISCOURS, PAR M. GAUTIER,

Professeur de Mathématiques & d’Histoire, & Membre de l’Académie Royale des Belles-Lettres de Nancy.[LETTRE à Grimm.]

[1751, 1er novembre / Paris; Mercure de France Novembre 1, 1751; le Pléiade édition; t. III; pp. 59-70== Du Peyrou/Moultou 1780-89 quarto édition, t. VII, pp. 65-80. Melanges t. II. (1781)]

[65]

LETTRE
DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU,
[à Canon Joseph Gautier]

Sur le réfutation de son Discours, Par M. Gautier, Professeur de Mathématiques & d’Histoire, & Membre de l’Académie Royale des Belles-Lettres de Nancy.

Je vous renvoie, Monsieur, le Mercure d’Octobre que vous avez eu la bonté de me prêter. J’y ai lu avec beaucoup de plaisir la réfutation que M. Gautier a pris la peine de faire de mon Discours;* [*Cette réfutation de M. Gautier sera imprimée dans le premier volume du supplément] mais je ne crois pas être, comme vous le prétendez, dans la nécessité d’y répondre; & voici mes objections.

1. Je ne puis me persuader que pour avoir raison, on soit indispensablement oblige de parler le dernier.

2. Plus je relis la réfutation, & plus je suis convaincu que je n’ai pas besoin de donner à M. Gautier d’autre replique que le Discours même auquel il a répandu. Lisez, je vous prie, dans l’un & l’autre écrit les articles du luxe, de la guerre, [66] des Académies, de l’éducation; lisez la Prosopopée de Louis le-Grand & celle de Fabricius; enfin, lisez la conclusion de M. Gautier & la même, & vous comprendrez ce que je veux dire.

3. Je pense en tout si différemment de M. Gautier, que s’il me faloit relever tons les endroits ou nous ne sommes pas de même avis, je serois oblige de le combattre, même dans les choses que j’aurois dites comme lui, & cela me donneroit un air contrariant que je voudrois bien pouvoir éviter. Par exemple, en parlant de la politesse, il fait entendre très-clairement que pour devenir homme de bien, il est bon de commencer par être hypocrite, & que la fausseté est un chemin sur pour arriver à la vertu. Il dit encore que les vices ornes par la politesse ne sont pas contagieux, comme ils le seroient, s’ils se presentoient de front avec rusticité; que l’art de pénétrer les hommes a fait le même progrès celui de se déguiser; qu’on est convaincu qu’il ne faut pas compter sur eux, à moins qu’on ne leur plaise ou qu’on ne leur soit utile; qu’on fait évaluer les offres spécieuses de la politesse; c’est-à-dire, sans doute, que quand deux hommes se sont des complimens, & que l’un dit à l’autre dans le fond de son cœur; je vous traite comme un sot, & je me moque de vous, l’autre lui répond dans le fond du sien; je sais que vous mentez imprudemment, mais je vous le rends de mon mieux. Si j’avois voulu employer la plus amere ironie, j’en aurois pu dire à-peu-près autant.

4. On voit a chaque page de la réfutation, que l’Auteur n’entend point ou ne veut point entendre l’ouvrage qu’il réfute, [67] ce qui lui est assurément fort commode; parce que répondant sans cesse à sa pensée, & jamais à la mienne, il a la plus belle occasion du monde de dire tout ce qu’il lui plaît. D’un autre cote, si ma replique en devient plus difficile, elle en devient aussi moins nécessaire: car on n’a jamais oui dire qu’un Peintre qui expose en public un tableau soit oblige de visiter les yeux des spectateurs, & de fournir des lunettes à tous ceux qui en ont besoin.

D’ailleurs, il n’est pas bien sur que je me fisse entendre même en répliquant; par exemple, je sais, dirois-je M. Gautier, que nos soldats ne sont point des Réaumurs & des Fontenelles, & c’est tant pis pour eux, pour nous, & sur-tout pour les ennemis. Je sais qu’ils savent rien, qu’ils sont brutaux & grossiers, & toutefois j’ai dit, & je dis encore, qu’ils sont énerves par les Sciences qu’ils méprisent, & par les beaux Arts qu’ils ignorent. C’est un des inconvéniens de la culture des Lettres, que pour quelques hommes qu’elles éclairent, elles corrompent à pure pere toute une nation. Or vous voyez biens, Monsieur, que ceci ne seroit qu’un autre paradoxe inexplicable pour M. Gautier; pour ce M. Gautier qui me demande fièrement ce que les troupes ont de commun avec les Académies; si les soldats en auront plus de bravoure pour être mal vêtus & mal nourris; ce que je veux dire en avançant qu’a force d’honorer les talens on néglige les vertus; & d’autres questions semblables, qui toutes montrent qu’il est impossible d’y répondre intelligiblement au gré de celui qui les fait. Je crois que vous conviendrez que ce n’est pas la peine de m’expliquer une seconde fois pour n’être pas mieux entendu que la premiere.

[68] 5. Si je voulois répondre à la premiere partie de la réfutation, ce seroit le moyen de n jamais finir. M. Gautier juge à propos de me prescrire les Auteurs que je puis citer, & ceux qu’il faut que je rejette. Son choix est tout-à-fait naturel; il récuse l’autorité de ceux qui déposent pour moi, & vent que je m’en rapporte à ceux qu’il croit m’être contraires. En vain voudrois-je lui faire entendre qu’un seul témoignage en ma faveur est décisif, tandis que cent témoignages ne prouvent rien contre mon sentiment, parce que les témoins sont parties dans le procès; en vain le prierois-je de distinguer dans les exemples qu’il allègue; en vain lui représenterois-je qu’être barbare ou criminel sont deux choses tout-à-fait différentes, & que les peuples véritablement corrompus sont moins ceux qui ont de mauvaises Loix, que ceux qui méprisent les Loix; sa replique est aisée à prévoir. Le moyen qu’on puisse ajouter foi à des Ecrivains scandaleux, qui osent louer des barbares qui ne savent ni lire ni écrire! Le moyen qu’on puisse jamais supposer de la pudeur à des gens qui vont tout nuds, & de la vertu à ceux qui mangent de la chair crue? II faudra donc disputer. Voilà donc Herodote, Strabon, Pomponius-Mela aux prises avec Xenophon, Justin, Quinte-Curce, Tacite; nous voilà dans les recherches de Critiques, dans les Antiquités, dans l’érudition. Les Brochures se transforment en Volumes, les Livres se multiplient, & la question s’oublie: c’est le sort des disputes de Littérature, qu’après des in-folios d’éclaircissemens, on finit toujours par ne savoir plus ou l’on en est: ce n’est pas la peine de commencer.

Si je voulois répliquer à la seconde Partie, cela seroit bien [69] tôt fait; mais je n’apprendrois rien à personne. M. Gautier se contente, pour m’y réfuter, de dire oui par-tout ou j’ai dit non; & non par-tout ou j’ai dit oui; je n’ai donc qu’a dire encore non par-tout ou j’avois dit non, oui par-tout ou j’avois dit oui, & supprimer les preuves, j’aurai très-exactement répondu. En suivant la méthode de M. Gautier, je ne puis donc répondre aux deux Parties de la réfutation sans en dire trop & peu; or je voudrois bien ne faire ni l’un ni l’autre.

6. Je pourrois suivre une autre méthode, & examiner séparément les raisonnemens de M. Gautier, & le style de la réfutation.

Si j’examinois ses raisonnemens, il me seroit aise de montrer qu’ils portent tous à faux, que l’Auteur n’a point saisi l’etat de la question, & qu’il ne m’a point entendu.

Par exemple, M. Gautier prend la peine de m’apprendre qu’il y a des peuples vicieux qui ne sont pas savans, & je m’étois déjà bien doute que les Kalmouques, les Bedouins, les Caffres n’etoient pas des prodiges de vertu ni d’érudition. Si M. Gautier avoit donne les mêmes soins à me montrer quelque Peuple savant qui ne fut pas vicieux, il rn’auroit surpris davantage. Par-tout il me fait raisonner comme si j’avois dit que la Science est la seule source de corruption parmi les hommes; s’il a cru cela de bonne-foi, j’admire la bonté qu’il a de me répondre.

Il dit quo le commerce du monde suffit pour politesse dont se pique un galant homme; d’ou il conclut qu’on n’est pas fonde à en faire honneur aux Sciences: mais à quoi donc nous permettra-t-il d’en faire honneur? Depuis que les [70] hommes vivent en société, il y a eu des Peuples polis, & d’autres qui ne l’etoient pas. M. Gautier a oublie de nous rendre raison de cette différence.

M. Gautier est par-tout en admiration de la pureté de nos mœurs actuelles. Cette bonne opinion qu’il en a, fait assurément beaucoup d’honneur aux siennes; mais elle n’annonce pas une grande expérience. On diroit au ton dont il en parle qu’il a étudie les hommes comme les Péripatéticiens étudioient la Physique, sans sortir de son cabinet. Quant à moi, j’ai ferré mes Livres; & après avoir écouté parler, les hommes, je les ai regardé agir. Ce n’est pas une merveille qu’ayant suivi des méthodes si différentes, nous nous rencontrions si peu dans nos jugemens: Je vois qu’on ne sauroit employer un langage plus honnête que celui de notre siecle; & voilà ce qui frappe M. Gautier: mais je vois aussi qu’on ne sauroit avoir des mœurs plus corrompues, & voilà ce qui me scandalise. Pensons-nous donc être devenus gens de bien, parce qu’à force de donner des noms décens à nos vices, nous avons, appris à n’en plus rougir?

Il dit encore que quand même on pourroit prouver par, des faits que la dissolution des mœurs à toujours regne avec le sciences, il ne s’ensuivroit pas que le fort de la probité dépende de leur progrès. Après avoir employé la premiere Partie de mon Discours à prouver que ces choses avoient toujours, marche ensemble, j’ai destine la seconde à montrer qu’en effet l’une tenoit à l’autre. A qui donc puis-je imaginer que M. Gautier veut répondre ici?

Il me paroit sur-tout très-scandalise de la maniere dont j’ai [71] parle de l’éducation des Colleges. Il m’apprend qu’on y enseigne aux jeunes gens je ne sais combien de belles choses qui peuvent être d’une bonne ressource pour leur amusement quand ils seront grands, mais dont j’avoue que je ne vois point le rapport avec les devoirs des Citoyens, dont il faut commencer par les instruire. " Nous nous enquérons volontiers fait-il du Grec & du Latin? Ecrit-il en vers ou en prose? Mais s’il est devenu meilleur ou plus avise, c’etoit le principal; & c’est ce qui demeure derrière. Criez d’un Passant à notre Peuple, ô le savant homme! & d’un autre, ô le bon-homme! II ne faudra pas à détourner ses yeux & son respect vers le premier. Il y faudroit un tiers Crieur. O les lourdes têtes!"

J’ai dit que la Nature a voulu nous préserver de la Science comme une mere arrache une arme dangereuse des mains de son enfant, & aux la peine que nous trouvons à nous instruire n’est pas le moindre de ses bienfaits. M. Gautier aimeroit autant que j’eusse dit: Peuples, fâchez donc une fois que la Nature ne veut pas que vous vous nourrissiez des productions de la terre; la peine qu’elle a attachée à sa culture est un avertissemen pour vous de la laisser en friche. M. Gautier n’a pas songe, qu’avec un peu de travail, on est sur de faire du pain; mais qu’avec beaucoup d’étude il est très-douteux qu’on parvienne à faire un homme raisonnable. Il n’a pas songe encore que ceci n’est précieusement qu’une observation de plus en ma faveur; car pourquoi la Nature nous a-t-elle impose des travaux nécessaires, si ce n’est pour nous détourner des occupations oiseuses? Mais au mépris qu’il montre pour l’agriculture, on voit aisément que s’il ne tenoit qu’a lui, tous les Laboureurs déserteroient [72] bientôt les Campagnes, pour aller argumenter dans les Ecoles; occupation selon M. Gautier, & je cross, selon bien des Professeurs, fort importante pour le bonheur de l’Etat.

En raisonnant sur un passage de Platon, j’avois présume que peut-être les anciens Egyptiens ne faisoient-ils pas des Sciences tout le cas qu’on auroit pu croire. L’Auteur de la réfutation me demande comment on peut faire accorder cette opinion avec l’inscription qu’Osymandias avoit mise à sa Bibliothèque. Cette difficulté eut pu être bonne du vivant de ce Prince. A présent qu’il est mort, je demande à mon tour ou est la nécessité de faire accorder le sentiment du Roi Osymandias avec celui des Sages d’Egypte. S’il eut compte, & sur-tout pèse les voix, qui me répondra que le mot de poisons n’eut pas été substitue, celui de remedes? Mais passons cette fastueuse Inscription: Ces remèdes sont excellens, j’en conviens, & je l’ai déjà répété bien des fois; mais est-ce une raison pour les administrer inconsidérément, & sans égard aux tempéramens des malades? Tel aliment est très-bon en foi, qui dans un estomac infirme ne produit qu’indigestions & mauvaises humeurs. Que diroit-on d’un Médecin, qui après avoir fait l’éloge de quelques viandes succulentes, concluroit que tous les malades s’en doivent rassasier?

J’ai fait voir que les Sciences & les Arts énervent le courage. M. Gautier appelle cela une façon singuliere de raisonner, & il ne voit point la liaison qui se trouve entre le courage & la vertu. Ce n’est pourtant pas, ce me semble, une chose difficile à comprendre. Celui qui s’est une fois accoutume à préféré sa vie à son devoir, ne tardera gueres a [73] lui préférer encore les choses qui rendent la vie facile agréable.

J’ai dit que la Science convient à quelques grands génies; mais qu’elle est toujours nuisible aux Peuples qui la cultivent. M. Gautier dit que Socrate & Caton, qui blâmoient les Sciences, etoient pourtant eux-mêmes de fort savans Hommes; & il appelle cela m’avoir réfuté.

J’ai dit que Socrate etoit le plus savant des Athéniens c’est de-la que je tire l’au thorite de son témoignage: tout cela n empêche point M. Gautier de m’apprendre que Socrate, etoit savant.

II me blâme d’avoir avance que Caton meprisoit les Philosophes Grecs; & il se fonde sur ce que Carnéade se faisoit un jeu d’établir & de renverser les mêmes propositions; ce qui prévint mal-à-propos Caton contre la Littérature des Grecs. M. Gautier devroit bien nous dire quel etoit le pays & le métier de ce Carnéade.

Sans doute que Carnéade est le seul Philosophe ou le seul savant qui se soit pique de soutenir le pour & le contre, autrement tout ce que dit ici M. Gautier ne signifieroit rien du tout. Je m’en rapporte sur point à son érudition.

Si la réfutation n’est pas abondante en bons raisonnemens; en revanche elle l’est fort en belles déclamations. L’Auteur substitue par-tout les ornemens de l’art à la solidité des preuves qu’il promettoit en commençant; & c’est en prodigant la pompe oratoire dans une réfutation, qu’il me reproche à moi de l’avoir employée dans un Discours Académique.

A quoi tendent donc, dit M. Gautier, les éloquentes déclamations [74] de M. Rousseau? A abolir, s’il etoit possible, les vaines déclamations des Colleges. Qui ne seroit pas indigne de l’entendre assurer que nous avons les apparences de toutes les vertus sans en avoir aucune. J’avoue qu’il y a un peu de flatterie à dire que nous en avons les apparences; mais M. Gautier auroit du mieux que personne me pardonner celle-là. Eh! pourquoi n’a-t-on plus de vertu? c’est qu’on cultive les Belles-Lettres, les Sciences & les Arts. Pour cela précieusement. Si l’on etoit impolis, rustiques, ignorans, Goths, Huns, ou Vandales, on seroit digne des éloges de M. Rousseau. Pourquoi non? Y a-t-il quelqu’un de ces noms-là qui donne l’exclusion à la vertu? Ne se lassera-t-on point d’invectiver les hommes Ne se lasseront-ils point d’être mechans? Croira-t-on toujours les rendre plus vertueux, en leur disant qu’ils n’ont point de vertu? Croira-t-on les rendre meilleurs, en leur persuadant qu’ils sont assez bons? Sous prétexte d’épurer les mœurs, est-il permis d’en renverser les appuis? Sous prétexte d’éclairer les esprits, faudra-t-il pervertir les ames? O doux nœuds de la société! charme des vrais Philosophes, aimables vertus; c’est par vos propres attraits que vous régnez dans les cœurs; vous ne devez votre empire ni à l’âpreté stoïque, ni à des clameurs barbares, ni aux conseils orgueilleuse rusticité.

Je remarquerai d’abord une chose assez plaisante; c’est que de toutes. les Sectes des anciens Philosophes que j’ai attaquées comme inutiles à la vertu, les Stoïciens sont les seuls que M. Gautier m’abandonne & qu’il semble même vouloir mettre de mon cote. Il a raison; je n’en serai gueres plus fier.

Mais voyons un peu si je pourrois rendre exactement en [75] d’autres termes le sens de cette exclamation: O aimables vertus! c’est par vos propres attraits que vous régnez dans les ames. Vous n’avez pas besoin de tout ce grand appareil d’ignorance & de rusticité. Vous savez aller au cœur par des routes plus simples & plus naturelles.Il suffit de savoir la Rhétorique, la Logique, la Physique, la Métaphysique & les Mathématiques, pour acquérir le droit de vous posséder.

Autre exemple du style de M. Gautier.

Vous savez que les Sciences dont on occupe les jeunes Philosophes dans les Universités, sont la Logique, la Métaphysique, la Morale, la Physique, les Mathématiques élémentaires. Si je l’ai sçu, je l’avois oublie, comme nous faisons tous en devenant raisonnables. Ce sont donc la, selon vous, de stériles spéculations! stériles selon l’opinion commune; mais, selon moi, très-fertiles en mauvaises choses. Les Universités vous ont une grande obligation de leur avoir appris que la vérité de ces sciences s’est retirée au fond d’un puits. Je ne crois pas avoir appris cela à personne. Cette sentence n’est point de mon invention; elle est aussi ancienne que la Philosophe. Au reste, je fais que les Universités ne me doivent aucune reconnoissance; & je n’ignorois pas, en prenant la plume, que je ne pouvois à la fois faire ma cour aux hommes, & rendre hommage à la vérité. Les grands Philosophes qui les possèdent dans un degré éminent sont sans doute bien surpris d’apprendre qu’ils ne savent rien. Je crois qu’en effet ces grands Philosophes qui possèdent toutes ces grandes sciences dans un degré éminent, seroient très-surpris d’apprendre qu’ils ne savent rien. Mais je serois bien plus surpris moi-même, si [76] ces hommes qui savent tant de choses, savoient jamais celle-là.

Je remarque que M. Gautier, qui me traite par-tout avec la plus grande politesse, n’épargne aucune occasion de me susciter des ennemis; il étend ses soins à cet égard depuis les Régens de College jusqu’à la souveraine puissance. M.. Gautier fait fort bien de justifier les usages du monde; on voit qu’ils ne lui sont point etrangers. Mais revenons à la réfutation.

Toutes ces manieres d’écrire & de raisonner, qui ne vont point à un homme d’autant d’esprit que M. Gautier me paroit en avoir m’ont fait faire une conjecture que vous trouverez hardie, & que je crois raisonnable. Il m’accuse, très-surement sans en rien croire, de n’être point persuade du sentiment que je soutiens. Moi, je le soupçonne, avec plus de fondement d’être en secret de mon avis. Les places qu’il occupe, les circonstances ou il se trouve l’auront mis dans une espece de nécessité de prendre parti contre moi. La bienséance de notre siecle est bonne à bien des choses; il m’aura donc réfute pa bienséance; mais il aura pris toutes fortes de précautions, & employé tout l’art possible pour le faire de maniere à ne persuader personne.

C’est dans cette vue qu’il commence par déclarer très-mal-à-propos que la cause qu’il défend intéresse le bonheur de l’assemble devant laquelle il parle, & la gloire du grand Prince sous les loix duquel il a la douceur ale vivre. C’est précieusement comme s’il disoit; vous ne pouvez, Messieurs, sans ingratitude envers votre respectable Protecteur, vous dispenser de me donner raison; & de plus y c’est votre propre cause que je plaide aujourd’hui devant vous; ainsi de quelque cote que vous envisagiez [77] mes preuves, j’ai droit de compter que vous ne vous rendrez pas difficiles sur leur solitude. Je dis que tout homme qui parle ainsi à plus d’attention à fermer la bouche aux gens que d’envie de les convaincre.

Si vous lisez attentivement la réfutation, vous n’y trouvez presque pas une ligne qui ne semble être la pour attendre & indiquer sa réponse. Un seul exemple suffira pour me faire entendre.

Les victoires que les Athéniens remportent sur les Perses & sur les Lacédémoniens mêmes sont voir les Arts peuvent s’associer avec la vertu militaire. Je demande si ce n’est pas-là une adresse pour rappeller ce j’ai dit de la défaite de Xerxes, & pour me faire songer au dénouement de la guerre du Péloponnèse. Leur gouvernement devenu vénal sous Pericles, prend une nouvelle face; l’amour du plaisir étouffe leur bravoure, les fonctions les plus honorables sont avilies, l’impunité multiplie les mauvais Citoyens, les fonds destines à la guerre sont destines à nourrir la mollesse & l’oisiveté; toutes ces causes de corruption quel rapport ont-elle aux Sciences?

Que fait ici M. Gautier, sinon de rappeller toute la seconde Partie de mon Discours ou j’ai montre ce rapport? Remarquez l’art avec lequel il nous donne pour causes les effets de la corruption, afin d’engager tout homme de bon sens à remonter de lui-même à la premiere cause de ces causes prétendues. Remarquez encore comment, pour en laisser faire la réflexion au Lecteur, il feint d’ignorer ce qu’on ne peut supposer qu’il ignore en effet, & ce que tous les Historiens disent unanimement, que la dépravation des mœurs & du gouvernement des [78] Atheniens furent l’ouvrage des Orateurs. Il est donc certain que m’attaquer de cette maniere, c’est bien clairement m’indiquer les réponses que je dois faire.

Ceci n’est pourtant qu’une conjecture que je ne pretends point garantir. M. Gautier n’approuveroit peut-être pas que je voulusse justifier son savoir aux dépens de sa bonne-foi: mais si en effet il a parle sincèrement en réfutant mon Discours; comment M. Gautier, Professeur en Histoire, Professeur en Mathématique, Membre de l’Académie de Nancy, ne s’est-il pas un peu défie de tous les titres qu’il porte?

Je ne répliquerai donc pas à M. Gautier, c’est un point résolu. Je ne pourrois jamais répondre sérieusement, & suivre la réfutation pied à pied; vous en voyez la raison; & ce seroit mal reconnoître les éloges dont M. Gautier m’honore, que d’employer le ridiculum acri, l’ironie & l’amere plaisanterie. Je crains bien déjà qu’il n’ait que trop à se plaindre du ton de cette Lettre: au moins n’ignoroit-il pas en écrivant sa réfutation, qu’il attaquoit un homme qui ne fait pas assez de cas de la politesse pour vouloir apprendre d’elle a déguiser son sentiment.

Au reste, je suis prêt a rendre à M. Gautier toute la justice qui lui est due. Son Ouvrage me paroit celui d’un homme d’esprit qui a bien des connoissances. D’autres y trouveront peut-être de la philosophie; quant à moi j’y trouve beaucoup d’érudition

Je suis de tout mon cœur, Monsieur, &c,

[79] P. S. Je viens de lire dans la Gazette d’Utrecht du 22 Octobre, une pompeuse exposition de l’ouvrage de M. Gautier, & cette exposition semble faire exprès pour confirmer mes soupçons. Un Auteur qui a quelque confiance en son Ouvrage laisse aux autres le soin d’en faire l’éloge, & se borne a en faire un bon Extrait. Celui de la réfutation est tourne avec tant d’adresse, que, quoiqu’il tombe uniquement sur des bagatelles que je n’avois employées que pour servir de transitions, il n’y en a pas une seule sur laquelle un Lecteur judicieux puisse être de l’avis de M. Gautier.

Il n’est pas vrai, selon lui, que ce soit des hommes que l’Histoire tire son principal intérêt.

Je pourrois laisser les preuves de raisonnement; & pour mettre M. Gautier sur son terrein, je lui citerois des autorités.

Heureux les Peuples dont les Rois ont fait peu de bruit dans l’Histoire.

Si jamais les hommes deviennent sages, leur histoire n’amusera gueres.

M. Gautier dit avec raison qu’une société, fut-elle toute composée d’hommes justes, ne sauroit sans Loix; & il conclut de-la qu’il n’est pas vrai que, sans les injustices des hommes, la Jurisprudence seroit inutile. Un si savant Auteur confondroit-il la Jurisprudence & les Loix?

Je pourrois encore laisser les preuves de raisonnement; & pour mettre M. Gautier sur son terrein, je lui citerois des faits.

Les Lacédémoniens n’avoient ni Jurisconsultes ni Avocats; [80] leurs Loix n’etoient pas même écrites: cependant ils avoient des Loix. Je m’en rapporte à l’érudition de M. Gautier, pour savoir si les Loix etoient plus mal. observées à Lacedemone, que dans les Pays ou fourmillent les Gens de Loi.

Je ne m’arrêterai point à toutes les minuties qui servent de texte à M. Gautier, & qu’il étale dans la Gazette; mais je finirai par cette observation, que je soumets à votre examen.

Donnons par-tout raison à M. Gautier, & retranchons de mon Discours toutes les choses qu’il attaque, mes preuves n’auront presque rien perdu de leur force. Otons de l’écrit de M. Gautier tout ce qui ne touche pas le fond de la question; il n’y restera rien du tout.

Je conclus toujours qu’il ne faut point répondre à M. Gautier.

A Paris, ce premier Novembre 1751.

FIN.

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